Vendredi soir, fin août, je rejoins un ami français de passage à Delhi, et il me parle de son projet de week end au Rajasthan. J’avais planifié de passer le week end à « ne pas faire
grand-chose » avec Olivia, si ce n’est de la mousse au chocolat. Finalement en rentrant, je me jette sur l’ordinateur et regarde les horaires des trains. Le premier part à 6h impossible de
l’avoir, puisque nous avons prévu de nous parler après 8h. Finalement, il va à la gare dès le matin et trouve là bas un train partant à midi de la vieille gare de Delhi que je ne connais pas
encore. Nous nous retrouvons là bas. Retrouvons est alors un bien grand mot car justement nous ne nous retrouvons pas avant le départ du train et devons prendre le suivant qui part vers 15h,
alors nous allons déjeuner dans le restaurant fast food de la gare où nous rencontrons une première Personne (oui a posteriori, on peut au moins mettre une majuscule).
Depuis mercredi, je lis 20 000 lieues sous les mers de Jules Verne. Tous les matins, me réveillant avec la lumière du jour, je mets mon oreiller sous la fenêtre et me couche en ce sens afin
de pouvoir lire sous le jour grandissant. J’ai déjà écrit quelque part mes sentiments vis-à-vis du Nautilus, de ses aventures et de son capitaine, mais j’avoue que ma surprise fit grande lorsque
dans la gare de Delhi, l’homme blanc et barbu à qui j’apporte mon aide pour commander son plat se révèle être le capitaine Némo des terres. Contrairement à Némo qui passe sa vie à arpenter les
océans et ses profondeurs, l’homme que je rencontre alors a voyagé toute sa vie, n’a ni femme, ni enfant, ni maison. Il a deux nationalités, c'est-à-dire deux passeports dont il joue pour
effectuer ses voyages, lui qui depuis 13 ans nous dit n’avoir cessé de voyagé. Il a été collectionneur d’œuvres d’art qu’il a rangé dans des containers, attendant de parvenir à ouvrir un jour un
musée. Aujourd’hui, il collectionne des pierres précieuses, il nous en montre quelques photos, elles sont immenses et sublimes. Nous passons des heures à discuter avec lui, tant à la gare que
dans le train puisque nous découvrons que nous allons dans la même direction. Nous discutons alors avec lui jusqu’à ce que le contrôleur peu commode nous demande de regagner nos sièges sans
numéro, c'est-à-dire le sol du wagon sleeper class où je l’avoue… le temps passe assez lentement. Là, nous rencontrons toute sorte de fantassin dont un indien qui nous dit que l’Inde, vraiment,
ça ne lui plait pas, tout ces pauvres, non, vraiment, ce n’est pas possible…nous sommes alors un peu cyniques.
Nous arrivons à Ajmer avec beaucoup de retard, n’avons bien sur pas réservé d’hotel et montons dans un rickshaw qui nous promet de nous trouver une chambre d’hotel… peu cher. Finalement après
avoir demandé partout, nous entrons dans un dédale de petites rues et trouvons une chambre au 3ème étage avec un balcon dont nous profiterons le lendemain matin, puisque ce soir, c’est
plutôt au lit de planche que nos corps s’intéressent, épuisés.
La nuit est bruyante, et nous dormons très mal, mais la lumière du matin, le bleu du ciel, le palais d’Akbar que nous apercevons, la naissance de la vie dans la rue nous remontent le moral et
nous entraînent dans la journée avec joie. Nous allons à la gare, je prends mon billet de train pour le retour, alors 3 fois plus chers, mais assurée d’avoir une place un peu confortable, je
donne l’argent à l’employé. Puis nous partons dans un bus de la ville, rencontrons quelques personnes, nous arrêtons et suivons un homme vers un autre bus alors vide, entouré par des cochons se
prélassant dans des ordures afin de nous rendre à Pushkar, lieu de notre destination finale. Là, il faut attendre que notre chauffeur parvienne à remplir son bus avant de nous mettre en route.
Nous prenons quelques clichés, la lumière est vraiment forte, et les ombres sont marquées, je trouve cela assez joli.
En revenant une bouteille d’eau à la main, je trouve mon ami en pleine discussion avec des femmes rajanes assises dans le bus, mais la communication est limitée en anglais alors je commence en
hindi et là, le sourire se dessine, la stupéfaction de voir cette fille toute blanche et un peu blondasse parler et comprendre le hindi. La confiance s’installe, nous prenons des photos,
sympathisons. Ensuite, j’ai l’occasion de poursuivre la conversation avec mon voisin, un homme de 52 ans, papa et même papi, qui part vendre ses graines à Pushkar et que je reverrai plusieurs
fois dans la rue principale de la petite ville. Il me donne des informations sur le nom des temples, sur la montagne, et me raconte un peu sa vie.
Nous regardons le paysage, la montagne, les pierres qui habitent les herbages se raréfiants, les lacets de la route, les temples colorés, les pèlerins sur le bord de la route, et la petite ville
parsemée de panneaux publicitaires pour des guest house et autres hotels accueillant les touristes. Nous arrivons à la bus station, qui se révèle être un marché de table de bois faites de
ficelles sous des tôles plus ou moins bien organisées en guise de toit. Je dis au revoir à mon voisin de bus qui espère bien me vendre ses graines dans les jours qui viennent ! Un homme nous
accoste, sa carte de visite à la main avec des photos des chambres de sa « family house », mon ami s’éloigne, sait ou il veut aller, une guest house avec piscine. Personnellement, je
suis assez suspicieuse sur la qualité de l’eau de la piscine ici, donc j’avoue que je me moque assez de prendre une guest house avec ou sans piscine. Je propose de suivre l’homme aux chambres pas
chères et pas loin… ça compte lorsque l’on a un gros sac de randonnée comme celui de Thomas.
Oui il s’appelle Thomas au fait. Nous arrivons devant une maison rose construite en L, et sommes accueillis par le papy et la petite fille, la maman allant préparer le thé avec son mari. D’abord,
nous voyons les chambres, la première, 2euros la nuit, n’a pas de balcon et a des matelas un peu durs, la seconde que nous prenons est à l’étage avec un grand balcon avec quelques fauteuils en
osier habillé de coussins confortable, le matelas est meilleur, bref, nous prenons celle-ci pour quelque 3, 3 euros… ça va. Ensuite, nous donnons nos passeport, inscrivons nos noms sur le grand
registre que nous tend le grand père et comme il y en a toujours dans les hotels indiens, cela m’amuse toujours d’écrire mon adresse en France, qu’ils savant parfois à peine lire. Mais bon. Nous
parlons un peu avec le fils que nous avions rencontré à la bus station, et il nous dit qu’il est possible d’avoir des mobylettes, si nous voulons aller arpenter les environs par nos propres
moyens et plus rapidement qu’à pieds. Après avoir très peu hésité, nous acceptons et louons les mob pour deux jours, 6 euros. Je ne sais plus si nous avions déjeuner ou non ce jour là, mais ce
dont je suis certaine, c’est que nous sommes partis en mobylette vers le vieux lac de pushkar, c'est-à-dire à l’extérieur de la ville, nous engageant sur une route de béton travesant un paysage
de montagnes rocailleuses.
Nous voyons le lac, mais ne le reconnaissons pas, en effet, pour lac, il s’agit d’un trou béant avec une petite flaque à l’intérieur, effectivement, il est vieux le lac. Nous poursuivons alors
notre chemin, nous arrêtons en route, pour prendre des images irrésistibles, ralentissant en passant près des maisons ou des enfants nus et souriants nous font signe. Certains sont pourtant
particulièrement revêches et sauvages et vraiment pas content que nous soyons là. Nous nous arrêtons une première fois, croisant une troupe d’enfants que nous prenons en photo, mais le contact
n’est pas très facile, et nous partons. Lorsque nous nous rendons compte que nous ne sommes décidément allés trop loin, nous revenons sur nos pas et rentrons vers la ville.
Là, nous nous dirigeons vers le lac sacré, lui empli d’eau et que nous trouvons facilement. Les gens sont très surpris de voir une fille blanche conduire toute seule cette petite bête à moteur et
me regardent en souriant. Au niveau du lac, nous mettons pieds à terre et discutons avec les gens qui traînent là. A une certaine distance, de l’eau, il faut enlever ses chaussures pour avancer
plus, alors… j’enlève. Thomas qui discute me rejoint un peu plus, tard, déjà, j’ai rencontré l’un de ces prêtres du temple qui me fait la puja (prière) sans que je n’eu le temps de dire un mot.
Alors on s’assoit en tailleur sur la rive du lac, on nous apporte des fleurs jaunes, des pétales roses, une espèce de noix de coco allongée qui ne sert à rien pendant notre petite prière. Alors,
l’homme baragouine des trucs incompréhensible, secoue la tête, ensuite me fait répéter « puja papa, puja mama, puja, mes petits frères » etc… Plusieurs fois, il me fait répéter puja
puja puja pour les dieux hindous, assez curieux tout de même puisque je sais très bien qu’il me voit aussi blanche que je suis. Le plus amusant tient dans les deux phrases de conclusion, puissent
lorsque tu reviennes ici être marié… ce à quoi je lui réponds par un regard effarouché, lui signifiant bien que là, il va un peu loin. Puis lorsqu’il poursuit et me demandant ce que je fais dans
la vie, me souhaite, de beaucoup travailler lorsque je reviendrai… zut alors, je me sens assez bien en étudiante moi… sourire. Lui ça ne le fait pas rire. Et non je ne lui donne pas
d’argent… coup de bol, je n’ai rien sur moi, seul Thomas a quelques roupies dont des népalaises que son pseudo prêtre essaiera de lui extorquer… en vain.
Après ce moment de recueillement sous la pluie, j’ai oublié de le spécifier, nous allons subvenir à nos besoins primitifs, manger, et c’est là que je découvre que je suis au paradis, puisque les
bananas nutella pancake sont chose commune et très peu chère. Je suis découverte. Nous reprenons les mob, et repartons sur la route du vieux lac. A un moment, avec un sourire un peu curieux, je
regarde Thomas et lui suggère de quitter la route principale pour suivre un chemin de poussière, de sable dans la campagne. Il accepte, et nous suivons tant bien que mal la trace du
chemin.
Là, nous rencontrons une jeune fille vêtue d’un sari vert, elle ne sourit pas, nous regarde passer avec son récipient sur la tête qui lui donne un port de tête fabuleux. Je suis un peu étonnée,
car depuis ce matin, les gens que nous rencontrons dans la campagne sont vraiment souriant, et la pour la première fois, non. Un peu plus loin, nous arrivons au niveau d’un village et il n’est
plus possible d’avancer. Alors nous nous arrêtons et regardons. Là, une femme arrive, avec un enfant dans les bras et deux petits garçons pendus d’un côté et de l’autre de son sari. Elle a un
visage très doux, elle a l’air très calme, elle s’approche de nous à une distance raisonnable. Alors je lui parle, lui demande si elle vit ici, combien d’enfants elle a, si elle est mariée. Son
visage s’illumine puisqu’elle comprend ce que je raconte, bien que mon hindi soit toujours faible, elle me répond, je comprends toujours puis je lui demande si elle accepterait que je prenne une
photo d’elle, de ses enfants.
Entre temps, les enfants des maisons voisines se sont amassés autour de nous et une atmosphère originale est en train de se créer. Thomas est emmené au cœur du village par un jeune homme que je
n’ai alors pas encore vu et avec lequel il s’éclipse, me laissant seule, au milieu des enfants et face à cette belle femme qui acquiesce doucement de la tête lorsque je lui parle. Après quelques
photos, elle me propose de monter vers sa maison un peu plus haut, évidemment, j’accepte et abandonne aux enfants curieux nos engins de métal. Ils sont vraiment nombreux et entre ces enfants se
dessinent plusieurs caractères, ils ne sont pas tous passifs devant nous à nous regarder. Il y a la fille un peu rebelle, échevelée, celle qui ose et en a vu d’autre du haut de ses 10
ans.
Puis il y a les petites filles un peu timides, un peu jeunes, mignonnes. Et les garçons. Dans cette tribu à l’apparence désordonnée, en fait, bien sur il y a un ordre. Et toujours celui de la
force. Celui qui tient tête, celui qui s’écrase, le timide mais trop grand pour être écrabouillé par le caractère même affirmé de l’autre. Les rapports entre eux sont faits de bousculades,
souriants face à mon objectif, exaltés en voyant leur image se dessiner sur l’écran de l’appareil photo numérique. Puis il y a Alou, le petit garçon effrayé qui me regarde de loin et qui se
demande bien comment réagir face à cette étrangère un peu trop blonde à son goût. Je décide de quitter les enfants, rejoins la femme là haut.
Je monte, m’assois sur la petite terrasse devant la maison, vite, vite, on m’apporte un lit, non je préfère être comme eux et m’assoire par terre en tailleur. Alors, les enfants, les plus petits
viennent à moi, jouent un peu avec leur regard, leurs mains, leurs sourires. Puis le père arrive et me lance un très beau sourire, après avoir regardé sa femme. Il me propose et insiste pour le
thé. Alors, la préparation du thé commence. Bien sur on ne me demande rien, je regarde autour de moi, prends des photos, et la jeune fille en vert revient, elle est la plus grande fille. Elle
entre dans la maison et aide la femme à faire le thé. Elle lave avec du sable l’une des jarres en cuivre, à coté, le papa est en train de prendre le lait de la vache à la main, les chèvres font
les belles sur leurs petites pattes, aux sabots fins, pendant que les enfants toujours s’étonnent autour de moi. c’est le papa qui plus tard me présente Alou, le petit garçon que je trouve si
beau, si émouvant derrière son regard étonné, curieux, effrayé sans vraiment l’être.
Thomas est revenu accompagné du jeune garçon qui se trouve être le neveu de père, un jeune complètement défoncé, qui fume de l’héroïne, qui est peut être bien gentil et innocent comme dit Thomas
mais qui n’est pas du tout apprécié par le famille à en croire les regards qui lui sont lancés. Une drôle de tension s’installe alors, et il faudra une tasse de thé, des regards, des sourires,
quelques mots, quelques jeux pour que l’atmosphère se détende à nouveau. La fille en vert est sortie. Je lui parle un peu, lui demande si elle accepterait que je fasse son portrait, son père nous
regarde bienveillant, lorsque Thomas demande, on lui refuse. Et oui, approcher les femmes au Rajasthan n’est pas toujours facile, surtout lorsqu’il s’agit d’une jeune fille. Je lui demande ce que
signifie le petit talisman qu’elle porte sur son front, alors elle ne me répond pas mais elle court dans la maison et revient avec cette même petite chose qu’elle me colle sur le front. Puis
insatisfaite et après avoir lancé un regard complice à son père, elle rentre à nouveau dans la maison et en ressort avec un petit pot d’un centimètre de diamètre empli de poudre noire qu’elle me
met alors sur les yeux. Voila le mystère des yeux maquillés des indiens percés… non ils n’achètent pas tous des crayons l’Oréal mais font cela avec de la poudre que très habilement ils déposent
sur le contour de leurs yeux. Alors, cette fois son visage est satisfait.
A ce moment Thomas saisi l’opportunité pour faire le portrait de la fille en vert, prétendent prendre des photos d’elle et moi. Certes il commence par prendre le couple de femmes que nous
formons, mais ensuite, je vois bien à la forme du zoom qu’il est en train de prendre le visage de la jeune fille en photo, seule. Il l’a eue, un petit sourire au coin des lèvres, il éteint
l’appareil et le range dans son sac. Nous partons en promettant de revenir le lendemain. Le soir, épuisés, nous marchons un peu à nouveau sur le marbre blanc des gate et regardons le ciel que les
lumières de la ville et les nuages semblent ne pas vouloir nous révéler dans toutes ses étoiles.
Le lendemain, nous partons dans la ville en moto, petit déjeuner et nous promener. Thomas donne des nouvelles à sa famille par mail et j’en profite pour aller dans les petites boutiques. Là, je
rencontre un vendeur qui me propose des vêtements. Il y a dans ces petits magasins tout ce qui peut faire craquer une petite occidentale comme moi. Et je le sais. Alors j’hésite. En pus je n’ai
plus un sous sur moi. Quand même, je rentre.
Et là, contrairement à toute attente, il me propose une chaise, s’assoit en face de moi et nous parlons. En Hindi, j’insiste. Lui, parle un peu anglais, mais finalement, trop peu. Il me pose
pleins de questions, suis-je touriste, d’où je viens, est ce que c’est aussi beau qu’on le dit paris ? Comment est ce que je vis moi là bas, quel âge j’ai ? si je suis mariée… je pense
qu’il a plus de 25 ans, alors ensuite c’est à lui de se raconter. Sans problème, il m’annonce qu’il s’est fiancé le mois dernier, que son mariage est prévu pour le mois prochain. Avec un éclair
de malice dans les yeux, il me dit que avec sa fiancée, ils se comportent à la « western style ». Cela m’amuse beaucoup, je me demande bien ce qu’il met derrière ses mots, alors je lui
demande. Et alors d’un air assez dégagé, il me répond, bah oui, tu sais, on va au cinéma, au restaurant, etc… et puis… on consomme avant le mariage, pour savoir si oui on est fait l’un pour
l’autre. J’essaie de ne pas le montrer mais je suis assez scotchée par la façon dont il me dit ça, mais toujours, toujours, j’ai envie de rire. Je sors de la boutique un peu ahurie, n’ayant rien
acheté mais beaucoup appris.
Je rejoins Thomas et nous partons ensemble vers le temple de Brahmâ. Nous ne nous arrêtons pas tout de suite et portés par le son d’un chant nous allons vers une grande demeure. Devant, le
portier nous dit qu’ici, les chants ne s’arrêtent jamais, le jour, le nuit, toujours. Il nous dit que nous avons le droit de rentrer, nous ôtons simplement les sandales et pénétrons dans la cours
intérieure de la maison autour de laquelle s’élève les couloirs, sur les balcons où nous voyons les portes des différentes pièces closes. Au fond, en face de la porte, des gens sont assis en
tailleur et jouent de la musique. Les hommes d’un coté, avec la plupart des instruments, les femmes de l’autres, certaines ayant quelques cuivres, la plupart d’entre elles, chantant et frappant
dans leurs mains. L’une d’entre elle me voyant arriver, m’accueille par un regard bienveillant et un grand sourire et d’un geste de la main m’invite à m’asseoir sur le grand tapis étalé dans la
cour, à coté d’elle. Sentant une présence étrangère et voyant l’attention des hommes en face de lui tournée vers l’intérieur de la cour, l’homme derrière le pilier et jouant de cet étrange petit
instrument à clavier et corde se retourne et me lance un regard surpris. Je m’assois. Thomas me suit. La femme semble contente. Elle me montre qu’il faut que je tape dans mes mains, en rythme et
que je me tourne vers les musiciens. Je me laisse entraîner, encourager par cette femme qui m’a l’air profondément bonne. Soudain, elle me regarde malicieuse, se lève, me prend la main, et
m’emmène avec elle danser au milieu de la cour sur le marbre. Elle me regarde, semble satisfaite de la façon dont je la suis. … ouf… je n’aurai donc pas fait de la danse classique pendant des
années pour ne pas savoir suivre quelques pas de danse indienne… elle a l’air tellement apaisée et heureuse cette femme que j’oublie que je suis la cible de tous les regards, ferme un peu les
yeux et la suis. Je ne le regarde pas, mais je sais que Thomas est lui aussi complètement envoûté par cet endroit étonnant. Avec mon petit hindi, je dis à la femme que je suis fatiguée, meilleur
prétexte que j’ai trouvé afin de pouvoir m’asseoir et rejoindre Thomas pour ne plus être la cible des regards qui deviennent assez insistant depuis que les gens sont sortis sur les balcons
donnant sur la cours…
Puis, nous partons, et nous décidons à aller dans le brahma temple, là, après avoir été un peu tranquille, on ne casse les pieds pour refaire la puja. Moi je suis vindicative. C’est non, pas la
peine d’insister. Comme je suis une fille, peut etre le pseudo pretre, un mec sorti d’une série américaine, jeunot, laisse tomber. Mais il continue d’argumenter avec Thomas. Nous partons avec
tout le malheur qu’il nous souhaite pour ne pas avoir voulu recommencer le rituel que nous avons déjà eu hier où on nous avait assuré, que le bracelet à notre poignet été notre passeport pour ne
pas avoir à faire aux genres de personnes aujourd’hui rencontrées. On est un peu en rogne tous les deux. Alors nous rentrons à l’hôtel et décidons d’y rester pour déjeuner.
L’après midi, nous repartons en moto dans la campagne. D’abord, nous passons à la station essence et pour cela empruntons une route qui nous fait traverser le parking des dromadaires (…). A
la station, c’est assez amusant, le pompiste (et oui… on ne va quand même pas se salir les mains non plus…) met de l’essence puis de l’huile. Et nous repartons, cette fois, décidément vers la
campagne. Nous arpentons des petits chemins de sables, de terre. Je conduis devant Thomas.
A un moment, je vois sur le bord de la route, deux femmes a pieds et un homme en vélo. Je m’arrête et leur demande de but en blanc si elles accepteraient une photo. D’abord, elles hésitent, se
regardent, regardent l’homme. Puis acceptent, un peu gênée, surtout lorsque Thomas s’arrête derrière moi et prend aussi des photos. Mais nous leurs montrons leurs images et elles pouffent de
rire. Dès lors l’atmosphère est bien détendue. Et je leur parle en hindi, traduisant ce que Thomas veut parfois leur demander. Là, elles sont complètement détendues et nous demandent alors si
elles peuvent s’assoire derrière nous, sur les motos pour que nous les ramenions chez elles. Là, vraiment, nous sommes surpris. Car plusieurs fois, de petits enfants nous ont demandé ça, mais des
adultes, jamais. Et qui plus est des femmes ! et l’une d’entre elle devant se mettre derrière Thomas... ça fait désordre tout de même dans une société réputée pour ses femmes soumises. La
femme qui est assise derrière moi doit s’arrêter en premier. Lentement, alors qu’elle était assise en amazone (ah oui, elles s’assoient derrière nous mais elles ne vont tout de même pas jusqu’à
écarter les jambes, faut pas exagérer non plus… bon et puis en fait avec un sari, j’avoue que ce n’est vraiment pas pratique), elle se redresse et se tient devant moi. Elle me remercie, m’indique
un petit chemin de terre qu’elle prend pour aller chez elle. Thomas arrive avec la seconde femme qui me dit qu’elle habite plus loin. Ok, nous la conduisons. Mais cette fois, pas question pour
elle de monter derrière Thomas, elle a le choix, alors c’est toujours plus correct d’être avec une fille. Derrière moi, elle m’indique la route et soudain, stop, pour une route de sable. Mais
cette route, nous l’avons prise un peu plus tôt sans elle, je sais qu’elle est praticable alors je lui demande si elle accepte que nous continuions en moto. Evidemment, elle accepte et Thomas me
regarde avec malice et complicité.
Ça sent la séance photo dans le village… nous arrivons chez elle, posons les moto, et sommes invités à prendre le thé. Là, nous allons dans une cours, on sort un lit, c'est-à-dire un cadre avec
des espèces de larges élastiques tendus entre un cadre où nous nous asseyons. Autour de nous, des femmes avec leur sari remonté sur leur tête et couvrant leur visage s’occupent du feu,
travaillent à l’intérieur et sortent une à une regarder un peu ces étrangers. Les moins farouches sont comme toujours les enfants qui nous tournent autour, curieux. L’atmosphère va se détendre et
nous restons un long moment avec eux. D’abord, nous prenons des photos des enfants, demandons des portraits donc d’avoir le champ libre derrière chacun, thomas répète « akela, akela »,
qui signifie seul. Mais les autres s’amusent à passer derrière chaque fois que nous prenons des photos. La femme regarde paisiblement, puis les autres femmes s’approchent et petit à petit tout le
monde est là et nous rions beaucoup. Les femmes commencent à demander à être elles aussi les proies de nos objectifs, nous montrons tout de suite les photos. Puis je leur propose de faire leur
portrait à chacune. Pour cela, il faut aller plus loin, car un homme vient d’arriver, et il y a des visages qu’il ne peut pas voir, (pourquoi… je ne le sais pas encore). Eloignant les femmes, je
suis un peu tranquille, mais très vite, les enfants nous rejoignent, et c’est Thomas qui alors tranquille en profite pour faire de sublimes photo de la femme qui semble être la maîtresse de
l’endroit, elle qui pose fièrement, allongée tout de long sur le lit posé au milieu de la cour de sable. La lumière est magnifique, les photos sont sublimes. Tout le temps où nous restons là,
nous échangeons, parlons, partageons beaucoup mais lorsque les enfants en viennent à se bagarrer pour d’obscures raisons, il est temps pour nous de partir, les appareils photos pleins de clichés
sublimes, l’esprit complètement chamboulé par ces rencontres.
Le lendemain, nous nous levons avec le soleil et partons nous faire aspirer par le flot de la ville s’éveillant. Nous marchons dans les rues abandonnées par les touristes, croisons des pèlerins
allant au temple ou sur les gate, et les marchands matinaux commençant à ouvrir leurs échoppes. Nous suivons, enlevons nos tong, les mettons dans les sacs et marchons sur le marbre blanc. Nous
nous arrêtons face à un étrange spectacle. Nous sommes sur un « coin » du lac. Là, sont aménagés deux bassins, l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes. Les gens arrivent là de bon
matin, enveloppé dans leur vêtement de draps, ils se dénudent, et se mettent dans l’eau quelques minutes. Je suis étonnée de voir une femme blanche sortir de l’eau et se rhabiller. En fait, c’est
une albinos. Je crois n’en avoir pas encore parlé, mais il y a en Inde beaucoup de gens à la peau tachée de petites traces blanches, à cause d’une mauvaise pigmentation de la peau. Au début, on
est étonné, et puis le regard s’y accoutume et glisse bientôt sur ces visages. Autre chose me surprend, les femmes, à côté des hommes se dénudent, tout comme ces derniers, le torse. Bien sur
on ressent de leur part une petite gêne et elles entrent bien vite dans l’eau et en ressortent encore plus prestement. Je vois une jeune fille, une adolescente à la poitrine commençant à se
dessiner. C’est elle qui a le regard le plus farouche, le plus échevelée lorsqu’elle retire son boléro et rentre rapidement dans l’eau après avoir balayé des yeux les alentours, vérifiant bien
que personne ne la regardait. Evidemment, elle ne peut pas être assurée de cela, pourtant il semble que la moralité soit maintenue simplement par ce regard, par cette tension, par son angoisse à
être vue alors qu’elle est là, en plein air au milieu de la ville, dans ce petit bassin ou se pressent les gens.
Nous reprenons notre route sur le marbre blanc et nous arrêtons pour parler à un vieil homme assis sur un caillou. Il me raconte qu’il est veilleur de nuit, qu’il travaille toute la nuit, là sur
la rive du lac, qu’il ne doit pas s’endormir puisque dans la nuit, toujours, quelqu’un vient vérifier qu’il ne dort pas, le sommeil lui coûtant sa maigre paye. Il habite dans la montagne, là bas,
derrière me dit il, dans un village, il a une femme des enfants. Il regarde l’objectif de Thomas avec beaucoup de curiosité attendant que je lui demande s’il accepte que nous le prenions en
photo. Il prend alors son bâton, remet correctement son ruban regarde fixement, avec insistance l’objectif. Il arrange son profil en levant bien le menton, il prend une posture noble et fière
amenuisé parfois par un éclat de malice dans son regard.
Je rencontre une jeune fille, elle a vingt ans, elle habite à Bombay où elle travaille, sa famille vit ici, elle est venue pour se recueillir, elle discute facilement avec moi, prend la pose avec
plaisir et décide même de l’endroit, elle me fait rire, nous nous partons main dans la main un peu plus loin discuter lorsqu’elle se rend compte qu’elle doit filer.
Thomas me rejoint et nous passons devant un groupe de gens assis sur les marches, les yeux tournés vers le lac, discutant. Les hommes assis sur un muret, les femmes assises sur les marches avec
leurs enfants. Un couple me demande de les prendre en photo et qu’elle n’est pas leur surprise lorsque je m’approche d’eux et leur montre leur image. Dans ces cas là, chaque personne
photographiée réagit certes différemment, mais toujours il y a l’exaltation, la surprise, l’image que je viens de prendre, presque de leur dérober, je la leur rends instantanément. Cela les
rassure, attisant en même temps leur curiosité et bientôt, tout le groupe semble tendre son regard vers nos objectifs. Je prends en photo des femmes au regard profond, un enfant au regard
dérouté, puis ce jeune homme qui me demande de le prendre en photo alors qu’il pose avec ses écouteurs dans les oreilles et qu’une femme derrière lui le regarde étonnée.
Son port de tête me surprend par sa grâce qui comme une illusion disparaît instantanément une fois la photo prise et qu’il se rue sur moi pour voir son image. Thomas discute un peu avec les
hommes pendant que je m’assois avec les femmes et les enfants. Puis un joueur de flûte, imaginez alors « une double flûte de bois », s’approche de nous et commence à jouer. Il ressemble
à un charmeur de serpent par la façon dont il s’assoit en tailleur, par son visage famélique, ses membres maigres et les vêtements colorés dont il est vêtu. Thomas lui donne un peu d’argent, il
nous remercie et plus loin nous rejoindra et nous jouera encore quelques airs de cette flûte magique.
Nous rejoignons le fameux pont rose que nous apercevions depuis que nous sommes arrivés, là, nous marchons tout doucement, profitons de la montagne derrière, de la vue sur le lac et ses gate et
du temple paraissant avoir été posé par le ciel sur le sommet en face. Les gens que nous venons de photographier nous dépassent et continue leur route plus loin où nous ne les voyons plus. Nous
nous arrêtons pour déjeuner dans un endroit un peu magique. En effet, le tchotu nous apporte des fauteuils en osier qu’il dispose sur la pelouse en face du lac, il ajoute ensuite une table. Je me
love dans ce fauteuil, comme un petit enfant lorsqu’il fait froid et regarde. Derrière nous, il y a un temple, dédié à Shiva, où brûle de l’encens, devant nous le lac, les temples sculptés, les
singes qui se balancent dans l’arbre en face, les processions de fidèles qui font le tour des temples en ce jour de l’anniversaire de Krishna. Nous petit déjeunons et profitons de ce havre de
paix et de tranquillité où le tourment de la « civilisation moderne » ne semble pas avoir pris pied.
Nous repartons, continuons à faire le tour du lac, traversons des cours vides au sol de marbre, nous arrêtons sur les marches donnant dans l’eau du lac, marchons pieds nus, toujours. Puis nous
arrivons sur le côté où la ville a pris ses droits et nous fondons dans la foule des gens qui s’est de nouveau formé, le soleil étant alors plus haut dans le ciel. Je n’ai pas de montre ici. Et
comme le matin je commence à connaître l’heure par rapport au soleil, je me rends compte que mes approximation dans la journée se révèlent souvent être assez justes.
Nous nous arrêtons dans une boutique d’argenterie. Je ne parle que hindi avec le vendeur, il me pose des questions, je lui raconte, je suis étudiante, oui en Inde, oui pour un moment, oui j’aime
l’Inde, oui je suis étonnée, oui c’est très différent de la France, non Thomas n’est pas mon frère, non il n’est pas mon mari, non plus. L’homme sourit. Il nous montre peut être la moitié de son
magasin, pour trouver la bague parfaite, c’est de l’argent, pas du faux qui dégouline sur les doigts, nous trouvons chacun ce qui nous plait pour quelques euros. Nous continuons et rejoignons à
pieds l’hôtel où, après avoir retrouver nos clefs, nous partons en moto pour la campagne où la famille nous attend. Là, nous prenons le thé, faisons quelques photo, la voisine s’étant invitée. Un
peu timide, d’abord, elle refuse mais rapidement elle change d’avis et après avoir rajusté son sari accepte et même nous demande son image. Nous suivons le garçon que je n’aime pas pour aller
chercher des bonbons, les enfants en raffolent. J’aurai aimé voir la fille en sari vert et lui offrir une bague, mais elle est partie travailler et je ne pense pas qu’il soit très judicieux
d’offrir à quelqu’un qui travaille toujours de ses mains une bague. Alors je ne sais pas ce que je lui donnerai, mais ce qui est sur c’est qu’à partir de ce moment, je sais que je reviendrai ici
au moins ave les photos.
Nous partons refaire une dernière fois le tour de la ville et une petite balade dans la campagne silencieuse des montagnes. Alors que nous devions partir ensemble par le bus pour Ajmer, Thomas
songeant au coût de l’hôtel là bas décide de rester à Pushkar et propose de m’emmener en moto prendre le train à Ajmer. Cela n’ira pas sans une panne sur la route après la montagne, un peu de
stress, mais une bouteille de Mango juice pour nous remonter le morale, quelques minutes d’attente pour enfin reprendre la route, angoisser un peu en nous voyant pris dans les boyaux de la ville
où nous trouvons finalement la gare. Le train est là. Je pensais avoir demandé un sleeper, c'est-à-dire une couchette pas terrible sans air conditionné avec des gens peu aisés, mais le chef de
gare à qui j’ai acheté mon ticket m’a en fait donné une place dans un wagon confortable avec air conditionné et à coté d’une jeune fille de la middle class indienne. Finalement, ce n’est pas plus
mal un peu de confort, et je passe mes 8 heures de trajet à écrire sur mon carnet moleskine offert par mes amis parisiens ce week end émouvant au rajasthan.
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